Manifester avec son téléphone : ce que j’aurais aimé qu’on me dise avant
La semaine dernière, un client m’appelle. Panique totale. Il revenait d’une manif à Paris, et son téléphone avait été saisi par les flics pendant un contrôle. Il me demande : « Marc, ils peuvent lire mes messages ? ». Autant dire que la réponse l’a pas rassuré. Manifester avec son téléphone, c’est devenu un sujet technique à part entière. Et quand je lis les guides de la LDH, d’Amnesty ou d’XR qui circulent en ce moment, je me dis qu’il y a un vrai boulot de vulgarisation à faire. Parce qu’entre la théorie et ce qui se passe vraiment quand un téléphone tombe entre de mauvaises mains, il y a un gouffre.
Je suis pas juriste. Je suis technicien. Mais ça fait quinze ans que je démonte, réinstalle et sécurise des téléphones, et j’ai vu assez de cas pour avoir un avis tranché sur la question. Spoiler : 90% des gens qui partent en manif avec leur smartphone sont mal préparés. Pas parce qu’ils sont bêtes. Parce que personne ne leur a expliqué comment ça marche vraiment.
Manifester avec son téléphone : les bases qu’on oublie systématiquement
Commençons par le plus évident, qui n’est jamais fait. Le verrouillage. Pas le code à 4 chiffres que tu tapes depuis 2019 et que ton voisin de palier connaît. Un vrai code alphanumérique, long, chiant à taper. Pourquoi ? Parce que la différence entre un code à 6 chiffres et un mot de passe de 12 caractères, c’est pas cosmétique. C’est la différence entre « cassable en quelques heures par un labo » et « on va laisser tomber, ça vaut pas le coup ».
Les guides de la LDH recommandent un code à 6 chiffres minimum. Je vais être direct : c’est insuffisant en 2025. Passe à l’alphanumérique. Oui, c’est pénible à taper vingt fois par jour. Oui, tu vas râler. Mais le jour où ton téléphone est saisi, tu seras content.
Deuxième chose : la désactivation de la biométrie. Empreinte digitale et reconnaissance faciale, c’est l’ennemi en manif. Aux États-Unis, la jurisprudence considère que forcer quelqu’un à poser son doigt sur un capteur, c’est pas pareil que le forcer à donner un code. En France, c’est plus flou. Mais le principe de précaution s’impose : avant de partir, tu désactives Face ID et l’empreinte. Tu gardes que le code. Tant pis pour le confort.
Tiens, anecdote. Un pote m’a raconté qu’il s’était fait contrôler à une manif contre la réforme des retraites. Les flics lui ont demandé son téléphone. Il a donné son code parce qu’il « n’avait rien à se reprocher ». Résultat : ils ont fouillé ses photos, ses messages, tout. Il avait rien de compromettant, mais le principe l’a profondément agacé. Comme il disait : « C’est pas parce que j’ai rien à cacher que je dois tout montrer. »
Et ce point est crucial : un code ne permet pas de refuser une réquisition. C’est écrit noir sur blanc dans les guides juridiques. Si un officier de police judiciaire te réquisitionne ton téléphone dans le cadre d’une procédure, tu peux refuser de donner le code — mais tu risques gros. La question, c’est pas « est-ce que j’ai le droit », c’est « est-ce que je veux assumer les conséquences ». Et là, chacun voit midi à sa porte.
Les applis de messagerie : arrête avec WhatsApp, sérieusement
Bon. Là je vais me fâcher. Parce que je vois encore trop de gens qui partent en manif en organisant tout sur WhatsApp. En 2025. Alors que Meta a accès à tes métadonnées, à tes contacts, à l’heure à laquelle tu envoies tes messages, et peut techniquement les transmettre sur réquisition. Autant dire que c’est le pire choix possible.
Le guide de Korben cite les lycéens qui s’organisent sur Snapchat, Instagram, WhatsApp et Telegram. Je vais être cash : sur ces quatre, aucune n’est vraiment safe pour de l’organisation militante. Snapchat et Instagram, c’est Meta et Snap Inc, donc américain, donc soumis au Patriot Act et aux demandes des autorités. Telegram, c’est Moscou côté boîte, et les conversations de groupe ne sont pas chiffrées de bout en bout par défaut. WhatsApp, on en a parlé.
Ce qu’il faut, c’est Signal. Point. Le chiffrement de bout en bout est activé par défaut, les métadonnées sont minimales, et le protocole est ouvert et audité. C’est pas parfait — Signal reste une appli américaine avec un numéro de téléphone comme identifiant — mais c’est ce qui se fait de mieux pour monsieur et madame Tout-le-monde.
Pour les plus paranos, il y a Briar, qui fonctionne en peer-to-peer via Bluetooth et Wi-Fi. Ça marche même sans réseau cellulaire. Le revers de la médaille : c’est lent, l’interface est austère, et la synchronisation est capricieuse. Je l’ai testé sur trois téléphones Android différents, et j’ai eu des bugs d’envoi sur deux. Donc oui, c’est une option, mais faut pas compter dessus pour coordonner 200 personnes en temps réel.
Petite liste des réglages à faire avant de partir, pour être honnête :
- Installer Signal et basculer toutes les conversations importantes dessus
- Activer la disparition des messages (7 jours, c’est un bon compromis)
- Désactiver les aperçus de notification sur l’écran verrouillé
- Vérifier que le chiffrement de ton gestionnaire de mots de passe est solide
- Supprimer les vieilles conversations sensibles, pas juste les archiver
Le mode « verrouillage express » : utile mais pas magique
iOS et Android proposent tous les deux un mode de verrouillage d’urgence. Sur iPhone, c’est un appui long sur le bouton latéral + un bouton de volume. Sur Android, ça dépend du constructeur, mais ça existe chez Samsung, Google et Xiaomi. L’idée : en un geste rapide, tu désactives la biométrie et tu passes en mode code uniquement.
Mine de rien, ce petit truc sauve la mise dans pas mal de situations. Tu vois un contrôle arriver, tu appuies discrètement dans ta poche, et hop, ton téléphone est passé en mode sécurisé. Plus de Face ID, plus d’empreinte. Juste ton code alphanumérique que tu es le seul à connaître.
Mais attention : ce mode ne chiffre rien, ne supprime rien, ne cache rien. Il empêche juste un déverrouillage biométrique forcé. Si ton code est pourri, ça sert à rien. Si tu as des photos sensibles dans ta galerie non protégée, ça sert à rien. Si tes messages sont synchronisés dans le cloud, ça sert à rien. C’est une couche de défense, pas un bunker.
Je suis pas certain à 100% de la fiabilité de ce mode sur tous les modèles Android récents — j’ai vu des cas où le mode s’activait pas correctement sur des téléphones bas de gamme Xiaomi. Mais sur iPhone et sur les Pixel, ça fonctionne bien. Teste-le chez toi avant de partir, histoire de pas découvrir le truc en pleine manif.
Ce que les guides officiels ne te disent pas (et qui m’agace)
Les guides de la CGT, d’Amnesty ou d’XR sont globalement corrects. Ils disent : utilise Signal, verrouille ton téléphone, fais des sauvegardes avant, désactive les notifications. Tout ça est vrai. Mais il y a un truc qu’ils passent sous silence : la géolocalisation.
Ton téléphone, même en mode avion, peut être géolocalisé approximativement via les réseaux Wi-Fi et Bluetooth autour de lui. Les bornes Wi-Fi et les balises Bluetooth, ça se cartographie. Et ça se corrèle. Donc si tu veux vraiment disparaître d’une zone, le mode avion ne suffit pas. Il faut éteindre complètement le téléphone. Voire, pour les cas les plus extrêmes, le laisser chez soi.
Autre point que personne ne mentionne : les photos. Tes photos contiennent des métadonnées EXIF, dont les coordonnées GPS précises. Si tu prends une photo d’une action et que tu la partages sans nettoyer les EXIF, tu donnes la position exacte à la seconde près. Sur iOS, tu peux désactiver la géolocalisation par défaut dans les réglages de l’appareil photo. Sur Android, c’est variable selon les marques. Fais-le. C’est cinq minutes et ça t’évite de balancer ton lieu de rendez-vous à tout le monde.
Là où je désapprouve certains guides, c’est sur leur ton parfois très alarmiste. Ils te font croire que manifester avec son téléphone est un suicide numérique. C’est faux. C’est risqué si tu fais rien. C’est raisonnablement safe si tu prends dix minutes pour régler les bases. La sécurité, c’est pas du tout-ou-rien, c’est une échelle. Et c’est à toi de choisir où tu te places.
Dernier conseil, le plus important peut-être : la sauvegarde. Avant de partir, fais une sauvegarde chiffrée de tes données sur un disque externe ou un cloud sécurisé. Pas dans iCloud, pas dans Google Drive. Chez toi, sur un disque que tu gardes. Comme ça, si ton téléphone est saisi, effacé ou cassé, tu ne perds pas dix ans de photos de famille. Le militantisme, c’est bien. Perdre ses souvenirs, c’est moins bien.
Pour aller plus loin sur les apps et les réglages recommandés par les assos, je te renvoie à la source d’origine de cet article : Aller en manif avec son téléphone – Les bons réflexes. C’est bien documenté, même si comme d’habitude, c’est à toi de trier le vrai du marketing de la peur.
Source : article original